• Noémie Bourdin-Habert

Un sixième sens (fr)

Updated: Dec 24, 2021



Il est des moments dans une vie, dont on sait en les vivant, qu’ils ne s’effaceront pas. On en fait une photo ou une vidéo, malgré tout, mais on sait que, quoi qu’il arrive, ils resteront gravés. La journée d’hier reste gravée à jamais, mais pas tant visuellement...



Pas non plus par les papilles, pour une fois, ni par les odeurs. Non, hier c’est l’ouïe qui était à la fête. Ou peut-être pas seulement...


Je pense que dans notre définition des sens, la vue, le toucher, l’ouïe, l’odorat et le goût, il en est un que nous n’avons pas nommé et qui est pourtant absolument primordial. Il permet non seulement d’entendre mais de faire vibrer nos organes et notre cage thoracique de l’intérieur. Il permet aux non-entendants de ressentir un rythme de basses par exemple. On sait bien qu’ils ressentent et non entendent ce son, mais on n’a, à ma connaissance, pas donné de nom à ce ressenti pourtant si puissant et qui n’appartient définitivement pas à l’ouïe.


J’avais déjà moi aussi vibré au son d’un concert. Et dans la nature, j’avais déjà ressenti quelque chose de similaire il y a un an, assise sur les flancs d’un volcan en éruption. Sous moi, je pouvais entendre, mais aussi réellement sentir l’ébullition qui me mettait en vibration. Je l’ai aussi ressenti il y a quelques semaines lors d’un tremblement de terre. Bien entendu nous l’avons entendu d'abord, et nos genoux ont bien failli se dérober sous nous, mais une sorte de râle profond a fait trembler mes organes également.

Alors qu’il y a quelques années presque jour pour jour, j’éteignais ma lumière au fond de l’eau, et que je nageais dans un océan d’étoiles, hier je me retrouvais encore dans l’eau. Dans le Pacifique cette fois.

Hier je m’enfonçais à l’aide d’une seule respiration, dans un océan verdâtre, froid, rempli de méduses de saison, et tout cela en valait pourtant terriblement la peine.


Alors que tout était si sombre, je ressentais de la clarté. Alors qu’il faisait si froid, je brûlais de l’intérieur. Alors que nous plongions dans le lugubre j’exultais de joie. Et alors que le silence était si profond, le son était si fort. Et moi, pourtant si calme, je vibrais comme l'anche d’un saxophone, depuis la cage thoracique jusqu’aux bout des doigts. Je vibrais physiquement. J’étais juste une partie d’un tout en vibration et je n'avais aucune prise sur cette sensation.


Bien-sûr nous les avions vues en surface, et nous savions qu’elles seraient au rendez-vous cette année encore, descendant des grands froids pour mettre au monde leur progéniture. Mais le Pacifique est si trouble depuis plusieurs mois, conséquence peut-être du réchauffement climatique et des modifications des courants, que nous n’avions aucune chance de les voir sous l’eau. Sous l’eau, rien qu'un vert foncé dans lequel il est particulièrement inconfortable de se laisser chuter.

Je ne saurais pas dire en définitive si elles étaient plusieurs. C’est l’impression que donnait leur chant, mais je ne suis pas experte.



Les baleines à bosse. Ces êtres si fascinants que j’ai rêvé de voir pendant des années, que j’ai fini par observer pour la première fois ici au Mexique, et auxquels j’ai même fini par m’habituer. “Oh, une baleine passe…”

Je connais maintenant le son de leur splash alors qu’elles se laissent retomber à la surface après une acrobatie, et je reconnais leur souffle si puissant qui passe derrière notre bateau parfois comme un grand soupir. Mais je ne savais pas à quel point plonger dans le vert obscur me permettrait pour la première fois de me sentir si proche d’elles.

La visibilité étant un concept bien abstrait ces derniers temps par ici, il était bien évident que nous ne les verrions pas sous l’eau. Mais je savais que nous pourrions les entendre chanter. Aussi, dès la première apparition d'une grande nageoire dorsale hier, notre petit groupe d’apnéistes en herbe se jetai dans l’eau pour écouter.

Et la surprise qui nous attendait était bien au-delà de toutes nos espérances. Nous connaissions évidemment leur son à la télévision. Mais ce que nous ne savions pas, c’est qu’en en étant si proches, nous nous mettrions à vibrer. Depuis la surface, les oreilles sous l’eau, nous pouvions déjà l'entendre chanter. Mais en s’enfonçant dans l’ombre verte, d’abord à 1 mètre, puis 2, puis 5, 10, et finalement 20 mètres, notre cage thoracique d’abord se mit à vibrer, puis nos côtes, nos os, nos membres… Tout tremblait comme une corde de piano venant d'être martelée. Nous étions des cordes en résonance. La baleine pourrait-elle distinguer ce qui l’entoure grâce aux ondes vibratoires ?

Ce son si intense, intensément aigu et intensément grave à la fois, était unique et nous transperçait.


Elle était là, sans nul doute, sous nous, sous moi, mais proche, peut-être à quelques mètres seulement… et à chaque descente, nous nous attendions à nous trouver nez à nez avec le mastodonte. Elle était là et elle communiquait. Mais avec qui ?

Cette vibration unique, je sais que je ne pourrai pas l’oublier. Je sais que ce 6ème sens que nous ne nommons pas est dorénavant inscrit en moi et qu’il laissera un souvenir puissant.

Hier, j’ai vibré à l’unisson avec une baleine à bosse. Elle était là, et par chance, j’étais là aussi, au fond d’un Pacifique troublé, froid et lugubre. Elle vivait sa vie de baleine migrante, et moi l’un des moments les plus forts de mon existence. Pouvait-elle le ressentir ?

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